Cie Par Terre, une énergie canalisée et maîtrisée

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Anne Nguyen est une jeune chorégraphe débordante d'énergie. Passée par la gym et les arts martiaux, à 20 ans elle rencontre la danse Hip-Hop. Aujourd'hui chorégraphe de la compagnie Par-Terre, Anne créé des oeuvres où l'énergie est canalisée et maîtisée. La symbolique de l'espace y est omniprésente de par une écriture très réfléchie. 

 


© Phillipe Gramard / Anne Nguyen / Compagnie Par-Terre



Pouvez-vous me parler de la naissance de la compagnie, et de chacun des membres qui la constitue?

J'ai créé la Compagnie par Terre en 2005, après un parcours de breakeuse dans les battles, d'interprète pour des compagnies hip-hop et contemporaines, et d'auteure de textes et poèmes sur la danse. Je travaille actuellement avec une quinzaine de danseurs hip-hop sur mes différentes créations en tournée, et suis moi-même interprète dans plusieurs d'entre elles. Une bonne dizaine d'autres danseurs ont fait partie de mes anciens spectacles, et je travaille actuellement avec plusieurs danseurs sur des projets partagés avec d'autres chorégraphes (un projet de commande de la Cie Malka, une collaboration australienne avec le chorégraphe Nick Power). J'ai donc eu la chance de croiser de nombreuses personnalités très riches au cours du parcours de la compagnie. Les danseurs de la Compagnie par Terre sont exclusivement des danseurs hip-hop, breakeurs, poppeurs ou lockeurs issus ou proches du milieu des battles. Il y a beaucoup de poppeurs dans la compagnie : les danseurs de PROMENADE OBLIGATOIRE et de bal.exe : Sacha Négrevergne alias "Sacha pop", Jessica Noita, Matthieu Pacquit alias "Stockos", Rebecca Rheny alias "Pocahontas", Pascal Luce alias "Boog Paradise", Claire Moineau, Mélanie Sulmona, Cintia Golitin, Yanka Pédron, Bouzid Aït-Atmane alias "Zid" qui est aussi lockeur, Sonia Bel Hadj Brahim alias "SonYa" qui est aussi spécialiste du waacking, Blondy Mota-Kisoka qui est aussi breakeur... Magali Duclos, Linda Hayford, et Farrah El Maskini sont aussi poppeuses, elles dansent dans Autarcie (....). Côté break, il y a moi-même, Valentine Nagata-Ramos qui est dans Autarcie (....) et avec qui je danse le duo Yonder Woman, Sithy Sithadé Ros, Medesseganvi "Swing" Yetongnon et Jim Krummenacker, qui sont dans mon spectacle "i"... Dans "i", sont aussi interprètes Alice "Lissfunk" Pinto-Maïa qui est lockeuse et waackeuse, Jimmy "Yudat" Zelou qui est spécialiste du hip-hop new style, et Lyli Gauthier qui est danseuse contemporaine et qui est l'exception à la règle !
  

© Compagnie Par-Terre / Autarcie

 

Parlez-nous de vos spectacles, quels thèmes, quelle gestuelle y trouvons-nous ?

La gestuelle que je développe avec mes danseurs sur scène ne s'oppose pas à la gestuelle que l'on peut les voir danser en battle. Mais elle s'en différencie et la complémente, car elle développe une même énergie dans un autre contexte. Cette gestuelle reste "hip-hop" dans le sens où elle n'est pas volontairement hybridée avec d'autres vocabulaires corporels comme ceux de la danse classique, jazz, ou "contemporaine", même si plusieurs de mes danseurs ont pu passer par d'autres pratiques comme ces danses "académiques", par la danse africaine ou même par la natation ou l'athlétisme... Je m'inspire de multiples influences (principes mécaniques, arts martiaux, danses de couple...) dans mes recherches chorégraphiques, mais les corps des danseurs demeurent ancrés dans l'énergie qui les caractérise. Je place les danseurs dans des situations chorégraphiques qui leur permettent de dépasser les automatismes et les limites attachés aux contextes formels "traditionnels" du hip-hop - ceux des cercles, des shows ou des battles, ainsi que ceux liés à leurs habitudes musicales.

 © Compagnie Par-Terre / Racine Carrée

Mes spectacles se nourrissent d'imaginaires, de manières de vivre la danse qui sont propres aux danseurs hip-hop. Ainsi, la plupart de mes créations sont pensées pour mettre en valeur une discipline en particulier : PROMENADE OBLIGATOIRE (création 2012) est une "marche pour huit poppeurs", bal.exe (création 2014) est un diptyque de "bals mécaniques sur musique de chambre" où huit poppeurs dansent en couple, Yonder Woman (création 2010) un duo pour deux breakeuses. Dans mes spectacles, la danse est le propos. Je ne dissocie pas l'excellence technique de l'expression corporelle, de l'intention qui sera véhiculée par le danseur. Lorsque les corps existent autrement, de nouvelles ouvertures s'offrent au mouvement : nouvelles directions, nouveaux rythmes, nouvelles manières de construire, nouvelles manières de projeter l'énergie... Les paramètres qui m'intéressent pour créer une situation riche de sens sont très concrets. Pour moi, tout émane de l'essence du geste, de la posture du corps, de son positionnement dans l'espace et de son rapport à l'autre. Et la danse hip-hop est un véritable vivier de postures, de principes et d'énergies débordant de sens.

© Compagnie Par-Terre / Promenade obligatoire

 

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Voulez-vous faire passer un message récurrent ?

J'ai créé la Compagnie par Terre en 2005 pour défendre ma vision de la danse hip-hop au sein des arts chorégraphiques : celle d'une danse technique et performante mais très écrite, déstructurée et épurée, loin des clichés d'une danse hip-hop démonstrative ou narrative.
Je n'ai pas choisi de devenir chorégraphe. La nécessité de changer l'image donnée à la danse hip-hop et d'en défendre la virtuosité s'est imposée à moi après un long parcours de breakeuse dans le milieu des battles, et d'interprète pour d'autres chorégraphes. Je rêve de réconcilier le public des battles et celui des arts chorégraphiques, dont les attentes sont généralement antagoniques. Bien souvent, les danseurs hip-hop associent l'exercice de la scène à une dénaturation de leur danse et de leur essence. Je fonde mon travail sur cette problématique et y réponds en questionnant la forme et la destination de la danse hip-hop sur scène. Je m'intéresse à la transposition géométrique des gestuelles hip-hop, originellement circulaires ou frontales, dans l'espace encadré par des normes qu'est la scène. J'examine le rapport de l'interprète au regard du public, son rapport au partenaire, et le sens d'être ensemble sur scène.
 


© Compagnie Par-Terre / Promenade Obligatoire


Danseuse par passion mais lancée sur le tard, j'ai eu la chance lors de mes études d'aborder des disciplines telles que la physique, les mathématiques, la littérature ou la linguistique. Ce sont pour moi autant d'outils que j'utilise pour ouvrir de nouveaux horizons chorégraphiques à la danse hip-hop qui, encore jeune, a jusqu'ici souvent été chorégraphiée par des artistes issus d'autres disciplines comme la danse contemporaine, le cirque ou les arts plastiques. Fascinée par la perfection du mouvement, je cherche à encourager toute une nouvelle génération de virtuoses du hip-hop vers la vocation d'interprètes, en leur donnant l'opportunité et l'envie d'utiliser leur talent au service d'un véritable univers chorégraphique hip-hop. Pour moi, l'essence du hip-hop consiste en un désir de renouer avec l'instinct animal, en un besoin d'exubérance physique, en une envie de refléter les formes et les énergies qui nous entourent. Par l'alliance de la liberté et de la technique, la danse hip-hop parle profondément à chacun d'entre nous. En la chorégraphiant, je cherche à magnifier les sentiments puissants qui en ressortent. 
 

© Compagnie Par-Terre 


Pour vous qu’est ce que le Break Dance ?

Le hip-hop est une culture de partage, basée sur la mixité culturelle et le brassage des cultures. Elle a pu naître grâce à un certain contexte, celui de l'urbanisation et de l'uniformisation des modes de vie. Avec la construction des premiers grands ensembles urbains dans des grandes villes d'immigration, des personnes issues de cultures très différentes ont pour la première fois été amenés à partager des espaces sociaux réduits, et ont ainsi inventé de nouvelles habitudes, de nouvelles distractions, de nouveaux modes d'expression.

© Compagnie Par-Terre

L'essence de la culture hip-hop consiste à créer en s'appropriant et en détournant les formes existantes, comme en témoigne la technique musicale à la base de la musique hip-hop, le sample musical. C'est en mettant en boucle un court "échantillon" choisi dans une musique soul pour sa capacité à animer la foule que les premiers DJs hip-hop ont créé les premiers breakbeats, et fait danser les premiers "Breaking boys", les "B-boys" et "B-girls" (breakeurs et breakeuses). Le break, ainsi né dans le Bronx à la fin des années 1970, s'est inspiré d'une danse de gangs populaire à l'époque à New-York, le "Rocking", mais aussi du kung-fu, de la capoeira, des danses africaines et indiennes, de la gymnastique, du yoga, des claquettes, ou encore d'animaux comme les félins... Toutes ces inspirations issues de l'imagerie populaire collective ont nourri cette nouvelle danse universelle, issue de mille références culturelles rassemblées par des principes forts, fédérant ainsi toute une "nation" hétéroclite : une énergie puissante et extravertie, des formes angulaires à l'image de la ville, des rebonds ancrés dans le sol... Lorsqu'ils bougent au rythme de cette nouvelle danse traditionnelle guerrière, les danseurs hip-hop du monde entier sont liés par une essence commune.
 

 
© Compagnie Par-Terre / Autarcie 
 

C'est l'essence guerrière du break qui m'a attirée vers cette discipline en particulier. Avant de commencer le break en 1999, je ne dansais que très peu : pour moi, danser rimait trop avec séduire ou se mettre en avant. Je pratiquais avec assiduité la gymnastique et les arts martiaux, et l'idée de se surpasser, d'être capable d'exécuter des mouvements difficiles, me parlait beaucoup plus. La liberté de création et le principe du jeu avec les conventions m'a également attirée vers la danse et la culture hip-hop. Mon maître de capoeira m'a un jour demandé de choisir entre la capoeira et le break : il me reprochait d'ajouter des formes inutiles ou faibles dans mon jeu lors des combats.

© Compagnie Par-Terre / Autarcie 
 

Qu'est ce qui vous a poussé à aller vers la danse ?

Le besoin de transgresser les règles et d'aller au-delà du mouvement efficace et utile m'a naturellement poussée vers la danse. Dans mon break, j'aime inventer mes propres mouvements ou combinaisons de mouvements, leur donner un style personnel. La culture hip-hop nous apprend à être uniques, à nous différentier. Les premiers groupes de danseurs s'apparentaient à des ligues de super-héros : toute particularité physique y était transformée en atout. Aujourd'hui encore, dans un groupe de break, l'un jouera sur sa souplesse, l'autre sur l'impact de sa carrure, l'autre sur la rapidité et la complexité de ses enchaînements... Le hip-hop nous apprend à créer notre propre identité à partir de principes forts. On ne doit pas reproduire, mais s'inspirer pour créer.
 

© Compagnie Par-Terre / Anne Nguyen

Pour moi, le break est un art martial contemporain, créé par l'être humain pour faire face à un environnement urbain hostile qui le coupe du monde animal et de son rapport à la Terre, et transforme son corps par la violence de ses formes et de ses contraintes. Faute d'ennemis à affronter, faute d'accomplissements physiques à vivre dans le cadre de la vie quotidienne, l'esprit de combativité qui anime le monde du vivant trouve à s'accomplir à travers le break, en réponse à l'oppression que nous fait subir notre environnement. La danse hip-hop est une forme de discipline et de rituel, qui permet au danseur de renouer avec des instincts profonds comme ceux de la conquête de puissance physique et de territoire.

 

 © Compagnie Par-Terre / Wonder Woman


Quels sont les points cruciaux de votre écriture chorégraphique. Essayez-vous de traduire quelque chose via celle-ci ?

Pour décrire mon processus de création, j'utilise beaucoup le terme de contrainte. Je n'oppose pas la notion contrainte à celle de liberté. Au contraire, pour moi, la liberté s'acquiert et se cultive. Apprendre à danser consiste à apprivoiser les paramètres qui définissent notre manière de bouger et ceux qui limitent nos mouvements. Pour progresser, pour innover, un danseur se doit de sans cesse repousser les paramètres qui le limitent. En donnant des contraintes supplémentaires à mes danseurs, j'interagis avec le fonctionnement de leur danse. Je provoque le déplacement de l'endroit de leur créativité : de nouveaux empêchements font naître nouvelles solutions d'émancipation. Ce fonctionnement est très familier aux danseurs hip-hop, dont la danse est basée sur le dépassement de soi. Ceux-ci cherchent sans cesse à transcender les lois du corps humain et de la gravité, à tromper les perceptions visuelles et sonores de leur auditoire. Un autre principe fondamental de la danse hip-hop est la prise de risque : on tente toujours d'exécuter des mouvements plus difficiles que ceux qu'on ne maîtrise déjà, on montre toujours ses dernières "phases", tout juste expérimentées, comme pour les breveter devant un public avisé. Le dépassement des contraintes et la prise de risque sont des garants de la "vitalité" de la danse hip-hop. Ils sont donc au centre de l'architecture de mes spectacles.

J'impose aux danseurs des contraintes techniques difficiles afin de les pousser dans leurs retranchements, et fais en sorte que les parcours qu'ils ont à traverser sur scène se composent alternativement d'espaces maîtrisés incitant à l'interprétation personnelle, et d'espaces laissés au hasard ou à l'improvisation laissant place à la prise de risque. Ainsi, l'idée de recherche de liberté sous-tend implicitement chacune de mes créations.

© Compagnie Par-Terre / Wonder Woman

Mes spectacles sont chorégraphiés comme des katas d'arts martiaux : ce sont des processus, des suites de mouvements et de principes dansés qui permettent aux danseurs qui les exécutent de vivre une expérience enrichissante, une sorte de jeu de piste, ou de parcours du combattant, qui les implique fortement et les stimule pour qu'ils se dépassent physiquement et mentalement. La justesse d'interprétation est implicite à ce qu'ils doivent traverser sur scène : ils doivent la trouver en "étant", et non en pensant. Je veille à ce que les mouvements s'équilibrent entre le côté droit et le côté gauche du corps, afin que celui-ci ne ressorte pas abîmé mais "éduqué" du processus du spectacle. Mes méthodes chorégraphiques se reflètent dans la pédagogie d'apprentissage du break que je développe en parallèle, et que j'enseigne notamment à Sciences Po Paris. J'installe tout d'abord avec mes étudiants un rapport "animal" et "utile" au mouvement : comment optimiser chaque posture pour créer autour un champ de mouvement maximal, comment utiliser chaque posture pour se déplacer, comment passer le plus efficacement d'une position à l'autre... Partant de l'utile, le mouvement, chargé d'un sens concret, permet aux corps de sentir la danse se créer en eux. J'intègre ensuite des contraintes de forme à la danse : recentrer l'énergie autour de la force centrifuge, ou au contraire développer les mouvements le long de lignes ou de courbes. Puis arrivent les tâches de construction chorégraphique : transposer un mouvement de base dans différentes directions, amplitudes, hauteurs, trajectoires ou énergies, intégrer des "obstacles" au mouvement, composer des suites logiques mêlant mouvements de base et "variantes*" personnelles... Mon objectif est d'engendrer dans le corps des danseurs des réflexes conscients qui leur permettent ensuite de construire avec le plus de liberté possible.

 
 © Compagnie Par-Terre / Bal.exe

J’ai suivi un cursus scientifique, et m’inspire beaucoup de principes mathématiques et géométriques pour composer des motifs de danse dans l’espace. La danse hip-hop, comme beaucoup de danses, se danse en ronds. Elle est née au sein de rassemblements, où des cercles s'ouvraient autour d'un danseur. Elle se danse pour soi et pour des observateurs placés tout autour du cercle. La scène, en revanche, est un espace carré, où le public définit une "face" et où les conventions sont nombreuses. La démarche du danseur ne peut être la même dans ces deux espaces. Pour écrire la danse hip-hop sur scène, il faut se poser ces questions fondamentales : comment inscrire le mouvement dans l'espace carré de la scène sans faire une simple transposition de la danse originelle ? Comment réussir à danser en habitant l'espace de la scène tout entier, sans se limiter à trouver des justifications dramaturgiques pour passer d'un point à l'autre et y effectuer son "passage*" de break circulaire ou de popping frontal ? Comment rendre la danse lisible sans que les mouvements soient dénaturés et sans perte d'énergie ? Je m'efforce de penser la danse sur scène en termes d'"utilité". Pour qui, vers quoi danse-t-on ? Pour breaker sur toute la surface de la scène, il faut réussir à casser la force centrifuge, à la développer en motifs pouvant s'écrire en lignes ou en courbes qui permettront au spectateur de mieux lire les mouvements. Cette idée est à la base de tout mon travail.
 


© Compagnie Par-Terre / Racine Carée 

Ma première création, le solo Racine Carrée, définit des principes chorégraphiques de décomposition et recomposition du mouvement qui sous-tendent toutes mes créations ultérieures. Racine Carrée est la fonction mathématique par laquelle je transforme la gestuelle circulaire du break au contact de la scène. Le break, avec ses mouvements circonscrits à un cercle vital, y est mis en parallèle avec le mouvement circulaire de toutes les choses de la nature, et doit s'imprégner des angles de la scène tout comme le corps doit s'imprégner des contraintes angulaires de la ville. Le solo Racine Carrée a reçu le second prix du concours de chorégraphie contemporaine Masdanza en 2009.
 

 
© Compagnie Par-Terre / Racine Carrée 

Quel est votre parti pris artistique ? Votre but à travers la danse ? 

Ma danse est une transgression du mouvement. Le béton m’aspire par les pieds. Les blocs de ciment qui m’entourent voudraient me modeler à leur image. La foule me submerge pour m’engloutir et me guider le long des rues.
Face à la marée des mouvements linéaires, je prends le contrôle de mon centre de gravité. Je plonge vers le bitume, sous la surface où les autres évoluent. Je trouve ma liberté dans l’espace réservé aux jambes et aux pieds. Je m’y plie pour me soustraire enfin aux lois qui régissent la surface.
Près du bitume, là où je vis, mon corps n’appartient plus qu’à moi. Mon énergie est concentrée dans un espace plus petit, et la puissance de mes mouvements est décuplée. Mon corps devient une boule compacte que je fais rebondir sur le béton. Je n’ai plus de haut ni de bas, plus de mains ni de pieds. Je ne peux plus tomber, la chute devient un mode de déplacement maîtrisé.
Je puise mon énergie sous la surface. Grâce à elle, je peux remonter sans être emportée par le courant.
 


© Compagnie Par-Terre / Wonder Woman 

Ce poème est le premier que j'ai écrit dans mon Manuel du Guerrier de la Ville. Il reflète la sensation de libération que l'on peut éprouver en breakant. C'est en quête de liberté et de plaisir que beaucoup sont attirés par la danse hip-hop, ou par la danse en général. Or on ne danse pas de la même manière lorsque l'on danse "pour soi" et lorsque l'on danse sur scène, en s'adressant à un public et au service d'un propos artistique. L'entraînement ou le battle est un rendez-vous avec soi-même, une sorte de cérémonie où l'on s'abandonne à la musique, où l'on partage sa danse avec un groupe d'initiés, où l'on acquiert et entretient la force de se dépasser. La scène n'offre pas toujours ces mêmes sensations, et beaucoup de danseurs préfèrent ne l'investir que par de courts "shows" reflétant une vision jubilatoire et démonstrative de la danse. Je cherche à réconcilier les notions de liberté, de plaisir, de progression technique et de dépassement de soi propres au hip-hop avec une écriture scénique poussée, exigeante, qui questionne la place de l'être humain dans le monde actuel.

Au-delà de la recherche de l'innovation technique, quelle est la motivation profonde d'un chorégraphe à montrer sur scène un groupe d'individus ou de danseurs ? Quelle est celle du public qui vient observer ces "élus" dans cet espace sacralisé ? Chorégraphier, c'est donner à voir des représentants de l'humanité projetés dans une représentation du monde codifiée. Les liens entre ces individus, les liens entre ces individus et leur monde, et les liens entre ces individus et l'"ailleurs" ou "l'autre" représenté par le public, sont tout le chemin sensible qu'il est donné à chacun de parcourir, en tant qu'interprète ou en tant que spectateur. Lorsque je crée un spectacle, je ne cherche pas à assembler les éléments d'une histoire, d'une morale ou d'un ensemble d'images. Ma recherche consiste à tisser des liens entre les mouvements et les espaces habités par les corps, à travers des contraintes techniques ou par le jeu. Je cherche tout simplement à faire vivre aux danseurs et à ceux qui les observent différentes manières d'"être ensemble". 

© Compagnie Par-Terre / Promenade Obligatoire

Comment s'est passé le spectacle bal.exe que vous avez joué au festival « Hautes Tensions »? Quelle était la particularité et qu'en est il ressorti ?

Bal.exe remet en scène, après PROMENADE OBLIGATOIRE,  huit danseurs spécialistes du popping, cette fois sur de la musique de chambre jouée sur scène par cinq musiciens classiques. Il est constitué de deux parties, de deux bals anachroniques. Dans le premier bal à l'atmosphère tendance 2014, les danseurs, tels des poupées de cire abandonnées en boîte de nuit, s'animent spasmodiquement d'une danse déjantée et exubérante autour de musiciens solistes jouant les œuvres de Connesson, Bach et Biber. Ils se retrouvent pour le second bal étranges spectateurs du quintette pour clarinette et cordes de Brahms (opus 115). Automates animés par cette musique mélancolique mais ensorcelante, c'est par des gestes mécaniques, retenus et saccadés qu'ils s'élancent les uns vers les autres pour esquisser quelques pas de danse en couple aux allures mécaniques, donnant ainsi vie à un nouveau style de danse hip-hop à deux baptisé le "lopping pop".
 

© Compagnie Par-Terre / Bal.exe

Le looping pop est inspiré des danses sociales, que j'ai déstructurées et recomposées par le popping. J'ai repris les principes, les rythmiques et les attitudes de certaines danses de couple comme le tango, la valse ou la bachata, pour les confronter à la gestuelle mécanique, angulaire et robotique du popping. Ainsi, isolations musculaires, contractions, blocages et états de corps comme le ralenti, les ondulations ou la robotique sont exécutés dans un jeu de question-réponse et de complémentarité face à un partenaire, dans une posture d'accroche à deux. En anglais, un "loop" est une boucle. En mettant "en boucle" les rythmiques et les différents principes d'action-réaction, j'ai mis en place de nouveaux systèmes de danse à deux, où chacun évolue en périphérie du corps de son partenaire. Par ailleurs, les corps des danseurs se maintiennent face à face en circuit fermé, dans une posture de base en accroche avec les bras. Parcourue de soubresauts et de gestes saccadés, cette danse de couple version popping mérite ainsi doublement son nom de "looping pop".
Nous avons joué deux représentations à Hautes Tensions à La Villette, les 5 et 6 avril derniers. Le spectacle a été très bien reçu, à la fois par le public et par les professionnels. Il y avait beaucoup de danseurs hip-hop dans la salle, j'espère que le "looping pop" en aura inspiré plus d'un ! Nous y comptons car j'aimerais vraiment populariser la danse de couple version hip-hop, et faire en sorte que son vocabulaire s'enrichisse de l'apport de chacun : ce n'est qu'un début !

 


© Compagnie Par-Terre / Bal.exe

Quelles sont vos actualités, vos projets à venir ?

Autour du spectacle bal.exe, nous proposons des bals participatifs de looping pop et un show, "Le bal des robots". Dans "Le bal des robots" les danseurs exécutent des chorégraphies de looping pop sur des musiques de danses sociales comme le tango et sur des musiques hip-hop. Et lors de nos bals participatifs de looping pop, le public pourra danser avec nous le looping pop !

ndlr : Merci pour cet interview ! Anne Nguyen

 

Retrouvez la Compagnie Par-Terre Sur :

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    • 2015-01-09 14:07:44
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