Marie Sordat : "la photographie est une somme inépuisable d'émotions et d'histoires"...

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« Ma rencontre avec la photographie est le fuit du hasard le plus pur ». 
Marie Sordat ne se destinait pas à la photographie, pourtant ce « médium "encadré" mais sans limite » l’obsédait. C’est ainsi que l’histoire commença … : « Le virus m'avait contaminée, il ne m'a jamais lâchée ».

Marie Sordat est une photographe à univers "assez désordonné, ambivalent, voire chaotique". Compulsive et instinctive, cette artiste est dans une constante recherche de cohérence et d’harmonie au sein de son travail. 
Inspirée par ses peurs intimes, Marie Sordat s’amuse à faire peur mais « en vérité tout ça n'est pas si terrible quand on s'en approche de plus près ». A la fois sombres et lumineuses, elle fait parler ses images, qui dégagent une « somme inépuisable d’émotions, d’histoires, d’informations et de rêves » - car pour Marie « la photographie n’est pas silencieuse », elle communique.
Un message à retenir de l'artiste ? « Faites confiance à vos images, elles disent beaucoup de vous ».

La monographie Empire sortie chez Yellow Now est à son image, chaotique dans sa matière première mais totalement structurée sur la forme.
Une merveilleuse vie de photographe en somme avec des expositions et la création d’images qui s'en suivent... 
 
 © Marie Sordat - Swan Song

Diplômée de l’INSAS Bruxelles, pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours artistique …
Comment votre intérêt pour la photographie est-il né ? Comment s’est-t-il développé ?
Ma rencontre avec la photographie est le fuit du hasard le plus pur. Depuis l'enfance j'ai toujours eu un intérêt pour l'image, qui passait par le dessin essentiellement, mais avec l'adolescence, c'est le cinéma qui s'est imposé. J'écrivais des scénarios, je filmais absolument toute ma vie avec la caméra 8 que j'avais reçu pour mes 16 ans, puis plus tard avec des amis nous réalisions des courts métrages pas complètement aboutis, mais dont nous contrôlions toute la production jusqu'au montage. C'étaient les années universitaires à Montpellier où j'apprenais la théorie du cinéma mais je manquais cruellement de pratique. Alors j'ai décidé de passer le concours de l'Insas à Bruxelles et même si je me figurais devenir réalisatrice, je le passais pour entrer dans la section montage. Je croyais et je le crois d'ailleurs encore que c'était une voie royale qui menait à la réalisation. Tout simplement, dans les épreuves du concours, il y avait la production d'un dossier photo et d'une planche contact, c'est comme ça que j'ai tenu un appareil argentique dans les mains pour la première fois. J'avais vingt ans, je ne savais pas ce qu'était un diaphragme ou un objectif, mais peu importe, j'ai commencé à photographier tout de manière compulsive et j'ai installé un labo dans ma cuisine. Le virus m'avait contaminée, il ne m'a jamais lâchée.
Par la suite, j'ai suivi ma formation de monteuse, comme si je n'avais alors pas compris ce qui se jouait pourtant sous mes yeux, déjà à ce moment là, la photographie m'obsédait, mais je ne l'acceptais pas. Jusqu'au moment où j'ai réalisé que le procédé photographique, avec sa légèreté, son immédiateté par rapport à la production d'un film, s'accordait beaucoup mieux avec ma personnalité. Et que c'était avec la pellicule 35 mm en horizontal que j'allais devenir la réalisatrice dont je rêvais.
Je n'ai suivi aucune formation approfondie pour devenir photographe, je me suis lancée à corps perdu, sans technique, sans culture, avec des stocks de pellicules périmées et comme seule certitude que ma vie était là. Pour moi c'était suffisant.


© Marie Sordat - Swan Song 
© Marie Sordat - Swan Song

Des rencontres, soutiens qui vous ont marqués ?
Le parcours en a forcément été que plus chaotique, ce qui m'a structurée, c'est cette obsession vitale de faire des images, et par la suite une série de rencontres importantes pour mon travail.
Le photographe Jean-François Spricigo qui m'a donnée des clés pour donner du souffle à ma production désordonnée, Mike Derez que j'ai rencontré à l'époque où il travaillait chez Robert Delpire et qui est devenu mon accrocheur et la première personne à qui j'envoie mes nouvelles images, Anne Biroleau Lemagny de la Bibliothèque nationale de France qui m'a reçue régulièrement et admirablement bien guidée avant d’acquérir toute la série MotherLand, mon éditeur Emmanuel d'Autreppe qui me suit depuis des années et qui m'a offert le grand bonheur de sortir Empire chez Yellow Now.
J'ai eu la chance de rencontrer beaucoup de personnes bienveillantes à l'égard de mon travail et ce depuis le début, alors même que je doutais et doute encore de sa valeur intrinsèque.

 
© Marie Sordat - Motherland
 © Marie Sordat - Motherland
 
Selon vous, qu’est-ce que le médium photographique permet-t-il d’exprimer en silence ? 
Il serait prétentieux de répondre "tout" et pourtant je le pense. Une bonne photographie n'est pas qu'un rectangle ou un carré où une série d'éléments viennent se positionner de manière agréable à l’œil, c'est au contraire une somme inépuisable d'émotions, d'histoires, d'informations, de rêves.
Sans parler du pouvoir fascinant du hors champ. Pour moi la photographie n'est pas silencieuse, j'entends beaucoup de choses quand je regarde une image qui me touche. C'est en même temps un médium "encadré" mais sans limite. Il n'y a d'ailleurs qu'à constater à quel point aujourd'hui la photographie est engagée dans de nombreux autres procédés, on la projette, on la sonorise, on l'utilise au théâtre, dans des performances, etc...

© Marie Sordat - Motherland - L'Orage 
© Marie Sordat - Les saisons du froid
 
Dans vos images se profile une vision à la fois sombre et lumineuse, d’un monde à la fois menaçant et féérique… tout en contraste, où le noir et le blanc côtoient la couleur… 
Pouvez-vous nous en dire plus sur la relation entre ces différents aspects d’apparence antagonique – qui se retrouvent si harmonieusement  « mêlés » au sein de votre univers artistique ?
Il est vrai que mon univers est assez désordonné, ambivalent, voire chaotique. Je pense que c'est dû à mon absence de formation à mes débuts. J'utilisais de nombreux appareils différents, je photographiais avec ce que je trouvais comme pellicule, tantôt du film inversible, tantôt du noir et blanc, cela n'avait aucune importance pour moi. Je ne construisais rien, je laissais sortir ce qui devait sortir. Ce qui me convient très bien car je n'ai pas eu à justifier mes images devant qui que ce soit pendant des années, j'ai laissé faire mon instinct.

© Marie Sordat - Cendres
© Marie Sordat - Cendres

La première fois que j'ai du construire réellement une série, c'était pour mon exposition Cendres au Botanique à Bruxelles. Là ma formation et mon œil de monteuse se sont montrés d'un grand secours, j'ai commencé à ordonner, à séparer, à structurer mon travail comme un film. Un début, des conflits, une résolution, des décors, des personnages récurrents comme les figures enfantines, les adultes menaçants comme dans les contes, les animaux...
Excepté pour les séries plus documentaires comme Gypsy Familly ou Plus ou moins l'Infini où j'avais déjà mon idée en tête avant de commencer à photographier, en général je construis tout après les prises de vues.


Je peux aller rechercher des négatifs datant de quinze ans et réinsérer une image dans une série récente. Je crois que la cohérence vient de l'uniformité dans le traitement de l'image, surtout pour le noir et blanc, et dans l'harmonie des thématiques qui me hantent depuis mes débuts, quelque soit la manière dont je les photographie.

© Marie Sordat - Gipsy Family
© Marie Sordat - Gipsy Family
 
Dans vos images se glissent également des  ombres et des silhouettes tenant une gestuelle emphatique... 
Qui sont-t-elles… d’où viennent-t-elles… veulent-t-elles nous murmurer quelque chose à l’oreille ?
Effectivement, où que je me retrouve, quel que soit le pays, la démarche, mon état d'esprit, je me retrouve à photographier toujours le même type de personnages. Et d'ailleurs vous employez le mot "personnages" comme dans une fiction, alors que la plupart sont des gens que je croise.
J'aime l'idée de travailler dans un esprit documentaire, je veux dire par là en lien direct avec le réel, mais de transformer la réalité en mon univers propre. J'aime les figures lisibles mais à plusieurs couches de lectures, les enfants défiants mais qui risquent d'être croqués par les ogres, les personnages masculins complexes, tantôt effrayants tantôt efféminés, les femmes sorcières ou envoûtantes. Tous viennent de mes peurs intimes, ils symbolisent l'insécurité, la perte, l'absence. Ils murmurent que je dois révéler leurs secrets les plus profonds sur mes films sinon, ils viendront me chercher dans la nuit et je disparaitrai derrière le mur délabré d'une ville étrange ou dans la forêt sombre.
Je joue à faire peur, mais en vérité tout ça n'est pas si terrible quand on s'en approche de plus près.

© Marie Sordat - Cendres 
 © Marie Sordat - Motherland

Dans vos photographies on ressent des ambiances des travaux photographiques de Anders Petersen, de Antoine d'Agata, ou encore de Michael Ackerman
Vous retrouvez-vous dans leurs univers ? Pouvez-vous citer quelques artistes qui sont une source d’inspiration pour vous ?
Oui bien entendu ce sont les pères pour les photographes de ma génération. Ce qu'ils ont osé tant sur le fond que sur la forme a été libérateur. Je suis une énorme consommatrice de photographies, des gens que j'admire ou qui m'inspirent il y en a des dizaines. Pour moi tout se joue dans les liens que nous tissons tous entre les générations, entre les thématiques, entre les continents. Il y a pour moi une vaste famille de l’objectivité que je fais démarrer à Robert Franck, qui passe par le Japon et l'Europe pour arriver aux gens de trente ans comme Yusuf Sevincli ou Sohrab Hura.
Mais par dessus tout je place Giacomelli, Koudelka, Michel Vanden Eeckhoudt et Sally Mann.

© Marie Sordat - Short Tales

Vous travaillez en argentique… Qu’est-ce qui motive ce choix et vous permet-t-il de mettre en lumière ?
Le travail en argentique n'est même pas une question pour moi, il va de soi. J'en aime le rendu, la complexité, les échecs, l'anxiété avant de voir le résultat, sa matérialité, sa fragilité, son infini champ de possibilité en post production. Mes images sont d'abord et avant tout des négatifs, j'ai besoin de vivre avec eux.

 
© Marie Sordat - Short Tales
  
Vous êtes à la fois photographe et professeur de photographie à l’INSAS... 
Quelle est la place de la transmission au sein de votre pratique artistique ?
Qu’apporte l’enseignement à votre pratique artistique personnelle ?

J'enseigne la photographie depuis cinq ans dans l'école de cinéma que j'ai moi même suivie. Ce sont des séminaires totalement immersifs où je force des étudiants qui pour la plupart n'ont aucun lien avec ce médium à produire des images très rapidement. La force de la photographie s'impose alors d'elle même. Nous travaillons sur planche contact pour la partie argentique, nous analysons tous ensemble. Ça passe ou ça casse, et leurs progrès sont extrêmement rapides. Aussi parce que voir ses propres erreurs sur planche permet de les comprendre mieux et de ne plus les refaire par après. Nous allons jusqu’au labo où ils tirent leurs images eux-mêmes.
Le laboratoire reste un lieu magique, avec sa lumière rouge, ses produits chimiques, enfin ils sortent de la virtualité de l'écran, enfin ils touchent du papier. Je ne milite pas contre le numérique, bien au contraire puisque je l'enseigne aussi, mais je milite pour la pensée mesurée contre le geste automatique. Le bouton poubelle sur les boitiers par exemple est une hérésie absolue pour moi. Pauvres images qui n'ont même pas le temps de respirer, d'être regardées à tête reposée, on l'estime ratée, on l'efface, alors que dans cinq ans, dix ans peut-être, elle fera sens, un flou, une couleur furtive et de là naitront mille autres envies. 


© Marie Sordat - Motherland

Que souhaiteriez-vous transmettre à vos étudiants ?
C'est cela que je veux leur transmettre: "Faites confiance à vos images, elles disent beaucoup de vous." Nous partageons des moments très forts, enseigner ma passion, c'est un luxe pour moi.


© Marie Sordat - Motherland 

© Marie Sordat - Motherland 

Quelles sont vos actualités, temps forts dans les mois à venir ?
La sortie d'Empire chez Yellow Now bien entendu. Nous avons puisé dans quinze ans de travail pour reconstruire une monographie de cent-deux images, ce furent six mois d'editing et beaucoup d'émotions intenses. Le livre est à mon image, chaotique dans sa matière première mais totalement structuré sur la forme.
Puis des expositions qui suivront... Et surtout prendre le temps de refaire des images enfin! Une merveilleuse vie de photographe en somme.


© Marie Sordat - Short Tales

LA MONOGRAPHIE :
Empire : photographies de Marie Sordat
pubié par Yellow Now Editions
www.yellownow.be
 
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VIMEO
    • June 19, 2015
    • 1,585 views
  • Tags - #photographe #photographie #argentique #histoires #rêves #emotions #Marie Sordat #bruxelle #insas #chaotique #ambivalent
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