Rencontre avec Estelle Lagarde et ses personnages fantomatiques...

PARTENAIRES

Chercher une news

Publicité


Estelle Lagarde réalise ses photographies dans des lieux abandonnés, chargés de la présence de leurs anciens locataires... et qui constituent des sanctuaires propices à l'évocation d'êtres disparus.
A travers des scènes théâtralisées dans des espaces délabrés et anciens, Estelle Lagarde joue avec la temporalité et la lumière. Ses photos, habitées par des présences à la fois humaines et fantomatiques, questionnent sur les liens qui nous unissent à notre environnement et au temps qui passe. 
Les photos d'Estelle Lagarde génèrent des lumières irréelles, enveloppant ses personnages d'un halo mystérieux et fragile...




Contes Sauvages © Estelle Lagarde


Qu’est-ce qui vous a fait passer d’une formation d’architecte à une carrière de photographe ?
Lorsque j’étudiais l’architecture, je pratiquais déjà un peu la photographie, mais j’ai décidé de m’y engager artistiquement au lendemain de l’obtention de mon diplôme d’architecte.
Je ressentais le besoin de créer mon propre univers, loin des diverses contraintes imposées par la pratique du métier d’architecte.

Etablissez-vous un lien entre ces deux univers aujourd’hui ?
En ce qui me concerne, le lien semble évident au regard des images que je produis puisque je m’inspire très souvent des lieux pour créer la mise en scène.

Vous servez-vous de votre formation passée dans la préparation, la réalisation de vos photos ?
La casquette de l’architecte me permet souvent d’obtenir des autorisations pour accéder à des lieux que je n’aurai peut-être pas sans cela. Par ailleurs, mes cadrages souvent frontaux, situés au centre des espaces (accentuant les symétries lorsqu’il y en a), viennent probablement d’une formation où l’on apprend véritablement l’espace et sa représentation. L’élévation et la perspective, les lignes de fuite et les volumes.


Chirurgie plastique - Hôpital © Estelle Lagarde


Qu’est-ce que la photo vous permet-elle d’exprimer aujourd’hui ? 
Le besoin d’inventer un monde, de me raconter des histoires et de sortir du quotidien.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Je ne sais pas vraiment… certaines scènes de film, certaines œuvres picturales de l’histoire de l’art. Parfois ce sont des mots, parfois ce sont des émotions très personnelles que j’ai pu vivre et que j’essaie de retranscrire en image. Le tout se mélange.

Vous dites "retranscrire l’insupportable par la beauté". De quelle manière l’exprimez-vous dans vos clichés ? Quels éléments utilisez-vous ?
Alors c’est Luc Desbenoit dans un article pour Télérama qui a écrit « Apprivoisant l’insupportable par la beauté… », je n’aurai pas eu cette prétention !
Il y a des thèmes, comme la mort ou la maladie, que je souhaite aborder de façon positive. C’est sans doute cet angle de vue qui rend les images belles pour certaines personnes.


Le couloir - 24-40 © Estelle Lagarde


Vous êtes une habituée des lieux abandonnés pour la réalisation de vos shootings.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce choix ? Que vous inspirent, évoquent-ils ?
Au départ, je suis allée dans des maisons qui allaient être démolies. Je savais qu’elles allaient disparaître à jamais. Ce qui me bouleversa a été de penser que toutes les vies qui s’étaient passées dans ces maisons allaient être balayées elles aussi à coup de pelleteuse. 
Le temps qui passe et surtout le fait que nous, nous ne faisons que passer me trouble particulièrement. Ces bâtiments finissants sont à notre image. Comme nous, ils sont voués à disparaître et plus jamais personne ne les habitera.



Au salon - Dames des Songes © Estelle Lagarde

Clair obscur - Dames des Songes © Estelle Lagarde


Vos séries « Dames des Songes » et « Contes Sauvages » évoquent le deuil de votre compagnon et le retour dans le monde des vivants… Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ces deux projets ? 
En réalité c’est la série Femmes intérieures qui est la véritable série du deuil. Elaborée en 2004 (mon compagnon est décédé en février 2004) et 2005, pendant plus d’un an et demi, j’étais obsédée par cette femme errante dans des lieux abandonnés de tous, je passais mon temps à chercher des lieux dans des états de dégradations très avancés, j’avais besoin de me confronter à cette notion de délitement, de disparition. Probablement un moyen de comprendre et puis d’accepter l’inacceptable : la mort. Mais le processus était totalement inconscient.
Puis avec la série Dame des Songes (2006), la femme qui se roulait par terre s’est relevée puis s’est apprêtée comme pour recevoir des amis, ou son amant. Parfois elle semble attendre son mari (l’attente). Mais elle erre toujours dans un espace qui semble s’être dégradé au fil du temps sans qu’elle ne s’en rende vraiment compte. Peut-être comme un déni du temps qui passe, un refus de la perte.
Et la série Contes Sauvages (2007) est née d’un désir plus festif, de l’envie d’inviter les autres à venir s’amuser, de retrouver l’idée du bal masqué…



L'oiseau noir - Contes sauvages © Estelle Lagarde

Mascarade - Contes Sauvages © Estelle Lagarde


Avez-vous rencontré des difficultés, facilités de travailler avec un sujet aussi personnel ?
Je n’ai eu aucune difficulté car je ne me suis absolument pas rendu compte qu’il y avait un quelconque lien entre les deux. Je le faisais comme une nécessité mais pour moi il n’y avait rien de particulièrement personnel dans cette démarche.

Dans la série « Femmes Intérieures » (2004-2005)… quels sont le(s) thème(s) abordés ?
Avec le recul il s’agit de l’expression d’une souffrance. Sur le moment je ne vivais pas ces images comme cela, mais je cherchais un lien entre les maisons qui allaient disparaître, qui semblaient en souffrance, et cette femme, en souffrance elle aussi, qui est comme l’écho de la douleur de cette maison.



Sans titre - Femmes Intérieures © Estelle Lagarde


Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le choix de présenter deux visuels : un en couleurs et le deuxième en noir et blanc ?  
Je faisais des photographies noir et blanc à l’époque, et ce n’est qu’en rencontrant ces intérieurs aux matières poussiéreuses, couleurs délavées et papiers peints passés, que j’ai ressenti le besoin d’utiliser la photographie couleur. Peut-être aussi que d’une certaine manière je ressentais le besoin de sortir d’un monde de noir et de blanc mais qui était surtout noir pour moi à ce moment là.
En confrontant les deux, cela permettait d’avoir d’un côté un espace en couleur tel qu’il existait, plus objectif, et de l’autre son double, l’autre « côté du miroir », l’espace mental en noir et blanc avec cette femme en errance.



Sans titre - Femmes Intérieures © Estelle Lagarde


Vous avez réalisé une exposition personnelle, « Libertés conditionnelles », où vous abordez les thèmes de l’enfermement physique et psychique….
Pourquoi un tel choix ? Quelles ont été vos sources d’inspiration pour ce projet ?
Libertés conditionnelles rassemble 2 séries : Lundi matin, réalisée en 2009 et Maison d’arrêt réalisée en 2010. Toutes deux sont nées de la rencontre avec les bâtiments. Pour Lundi matin, j’ai eu l’occasion d’aller dans un ancien local de réparation de véhicule particulièrement inspirant au moment de la crise. Et en parallèle, il y avait tous les journaux qui nous parlaient de grandes difficultés dans le monde du travail. C’est le croisement de ces deux facteurs qui m’ont donné envie de réaliser cette série sur le thème du travail.
Puis l’année suivante, j’ai pu aller dans l’ancienne prison Sainte-Anne à Avignon. Cela faisait longtemps que le sujet des détenus et des conditions d’incarcération m’intéressait. Cette rencontre avec ce lieu m’a permise de me pencher sur ce thème. Je me suis documentée en lisant nombre de témoignages, qui ont été autant de sources d’inspiration.



Le Parloir - Maison d'arrêt © Estelle Lagarde
Unité hospitalière spécialement aménagée - Maison d'arrêt
© Estelle Lagarde


A l’occasion de cette exposition, vous avez intitulé une de vos séries « Lundi matin ». Comment vous est venue cette référence ?
Du monde du travail tout simplement. Le titre de la série s’est imposé de lui-même.

Quel lien établissez-vous entre le choix des lieux et les séries réalisées ?
Les lieux inspirent les séries en général. Le lien se fait naturellement puisque les images découlent du lieu lui-même, de son histoire, de sa fonction.



L'atelier - Lundi Matin © Estelle Lagarde

Secrétariat - Lundi Matin © Estelle Lagarde


Dans la série « Auberge », vous abordez la photo avec plus de légèreté. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette série ?
C’est l’ancien l’hôtel-restaurant de ce petit village de Corrèze qui m’a inspiré, avec son papier peint fleuris parfaitement conservé, comme si le temps s’était littéralement arrêté. Cette fois le temps ne fait plus son œuvre. Il est comme stoppé et le bâtiment comme conservé dans du formol. Avec une sensation de ne plus être habité ni utilisé non plus. Figé.



A l'italienne - L'Auberge © Estelle Lagarde


Que voulez-vous raconter à travers ces différents clichés ?  
Il me fallait un peu d’humour, de dérision, d’absurde, un monde décalé, hors du temps aussi. Je me suis inspirée d’expressions populaires, de nos rapports ambigus avec la nourriture.

On retrouve vos personnages fantomatiques… à quoi se réfèrent-ils ?
A ce thème qui m’est cher : le temps qui passe, et aux traces que l’on doit bien laisser quelque part à chacun de nos passages. A l’apparition et la disparition.


La Cigarette - L'Auberge © Estelle Lagarde


Vous travaillez beaucoup avec la lumière dans la série « De Anima Lapidum ». Quelle est la place de la retouche photo dans votre travail ?
Je travaille en argentique, à la chambre à décentrement pour redresser les perspectives et avec des vitesses de pose longues. Les traces lumineuses sont créées par le déplacement de personnes tenant des lumières artificielles durant les poses. Les seules retouches que je me suis autorisées à faire ont été de gommer les éléments trop visibles et disgracieux tels que des blocs d'issues de secours, ou encore des panneaux d’informations. Tous les éléments impossibles à enlever in situ.


Ubi est, mors victoria tua - De anima lapidum © Estelle Lagarde


Pourquoi cette référence à la religion chrétienne ?  
Pour moi il n’y a pas de référence à la religion chrétienne, même si certaines personnes peuvent en voir. Le recueillement n’appartient pas qu’à la religion chrétienne, et l’on peut être athée et être habité par le silence et la puissance qui se dégage des églises et des cathédrales.
Cette série souhaite rendre hommage à des édifices remarquables, qui traversent les époques, imperturbables, quand nous ne faisons que passer, à des bâtiments qui ont vu défiler des siècles et des siècles de génération.
Cette recherche a pour ambition de toucher toute personne, croyante, ou athée, à travers la relation qui s’établit entre l’art, l’architecture, la spiritualité, et la lumière. Elle a aussi pour ambition de valoriser ce patrimoine qui nous appartient à tous, qui mérite qu’on le rencontre et qu’on ne l’oublie pas.


Vade mecum - De anima lapidum © Estelle Lagarde


SUIVEZ LES ACTUALITES DE ESTELLE LAGARDE :

 
  • Chloé Guyot
    (hôte)
    • 2017-06-01 18:26:22
    • 488 views
  • Tags - #photographe #photographie #portrait #fantôme #temps #pose longue #disparition #lieux abandonnés #Estelle Lagarde #la vie la mort
  • Ajouter aux favoris

Photos

PLUS D'ARTICLES ICI