Par la photographie, Maria Letizia Piantoni explore la notion du temps...

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Le regard de Maria Letizia Piantoni est empreint des influences artistiques de son pays d’origine, l’Italie. Par la photographie, elle explore « la question du temps ; de la présence et de l’absence ».
Dans ses travaux et en particulier dans sa série STANZE, s'exprime son intérêt pour la relation de l’homme aux lieux qu’il habite. La rencontre avec les habitants lui permet de retranscrire les émotions que dégagent « ces lieux vides, chargés des vies qui étaient passées par là (...)»
Aussi généreuse que talentueuse, le dialogue et le partage sont au coeur de sa démarche créative. L’histoire des gens, les émotions et l’environnement la pousse à aller plus loin que l’image et nous mène à des questions sur un nouvel avenir : « la photographie me permet une quête incessante des moments de basculement entre singularité et universalité, de passage d’un état à un autre ».
Pour Maria-Letizia, l’art est avant tout un un moyen d’agir : « On me dira bien sûr qu’il s’agit d’une utopie mais … l’être humain a besoin d’utopies et moi, j’en ai besoin »...


Diplômée de l’Académie des Beaux-Arts de Florence, vous vous tournez en 1990 vers la photographie. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours artistique… Comment votre intérêt pour la photographie est-il né et s’est-t-il développé ?
Votre installation en France en 1986, a-t-elle influencée votre parcours artistique ?
Aux Beaux Arts on travaille « l’image ». La forme et le contenu. La photographie est par excellence le support de l’image qui permet de créer l’artifice avec du réel. Par la photographie on peut explorer la question du temps ; de la présence et de l’absence… C’est merveilleux.
En arrivant en France (pour une période qui s’est prolongée grâce aux rencontres et circonstances de la vie), je suis allée faire des photos dans l’ancienne parcelle de Bercy avant la démolition. C’était juste pour le plaisir de déambuler dans ces lieux vides, chargés des vies qui étaient  passées par là, des mémoires de travail, d’hommes et « de vin » !
J’avais un vieux pentax et des pellicules noir et blanc. Cette expérience m’a donné vraiment envie d’aller plus loin avec... Un appareil photo. 

© Maria Letizia Piantoni - Monochrome

© Maria Letizia Piantoni - Monochrome

Comment vos origines italiennes s’expriment-t-elles dans vos photographies ? 
Je crois que l’influence de la peinture italienne de la renaissance, des recherches sur la perspective, sur l’espace et sur la lumière, d’une certaine façon, fait tellement partie de mon bagage culturel que, consciemment ou inconsciemment, toute ma façon de « regarder » en est empreinte.


© Maria Letizia Piantoni - Mouvement

Il me semble que vous intervenez régulièrement dans des établissements scolaires. Ces échanges ont-t-ils un impact sur votre approche artistique ? 
J’interviens effectivement dans des établissements scolaires. Pas régulièrement mais on m’a beaucoup demandé ce genre d’action.
La première fois était un peu par hasard. Une amie comédienne qui m’a demandé de réaliser un projet avec une classe d’élèves porteurs de handicaps mentaux.
La première séance a été « difficile ». Ces jeunes m’ont obligés à mes questionner sur les raisons de tels ateliers ; sur leurs raisons de se méfier d’un appareil photo ; sur leurs besoins réels. Sur l’équilibre à trouver pour construire un climat de « laboratoire » de création ; quelle plage de liberté, dans quelles contraintes...
Eh bien oui, ces échanges ont eu un réel impact sur moi en tant que personne et donc forcément sur mon approche artistique.

© Maria Letizia Piantoni
© Maria Letizia Piantoni

Que souhaitez-vous véhiculer aux élèves dans le cadre des ateliers ? 
Je ne crois pas que je sois là pour véhiculer quoi que ce soit. Il s’agit plutôt de leur montrer « autre » comme dit Rilke. Autre chose : dans cet autre chose l’estime de soi peut se construire, l’erreur peut nous faire rebondir sur une idée, il n’y a aucun jugement de valeur : pas de beau ou laid, pas d’idée bonne ou stupide. 
La difficulté réside plutôt dans « comment travailler ensemble ». Toutes ces individualités, ces différences, qui forment un groupe… C’est vraiment difficile. Mais si on se donne un but de réalisation et qu’on y arrive, ce résultat n’aurait pas été possible sans les autres.

 © Maria Letizia Piantoni

Dans vos travaux, vous accordez un intérêt particulier pour la relation de l’homme aux « lieux qu’il habite ». Vous rappelez ce thème majeur dans votre série STANZE en 2010.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette série… d
ans quel contexte est-t-elle née ?
Ce reportage photographique sur la démolition des barres d’immeubles du quartier de l’Ile Marante dans les Hauts de Seine, réalisé de 2007 à 2009, répondait à l’appel d’offre du bailleur social, I3F. 
Je décide d’aborder ce sujet en privilégiant deux thématiques : la mémoire et le paysage.
Si la cité de l’île Marante à Colombes est un lieu comme il y en a partout dans nos banlieues, juste « un lieu de vie », elle a cette particularité d’avoir été conçue avec un espace vert important dans lequel les habitants cultivaient des jardins partagés. 
La rencontre avec les habitants, m’a permis de mesurer leur attachement et leur identification collective à ce quartier. Avec la démolition, l’identité du groupe est en crise : ce ne sont pas seulement les logements qui ont été détruits mais également les habitudes, les modes de vie et les réseaux de solidarité. Pour la plupart d’entre eux, la destruction est non seulement un déchirement mais aussi une source d’angoisses face à un avenir fait d’incertitudes.

© Maria Letizia Piantoni - STANZE

© Maria Letizia Piantoni - STANZE

Qu’est ce que le cadrage répétitif et central vous permet-t-il de mettre en lumière ?
Pour la rénovation de ce quartier, il a été nécessaire de détruire également le parc. Pendant trois ans, j’ai assisté à la destruction lente du paysage. Je l’ai vu se transformer. Optant pour des prises de vue depuis l’intérieur des appartements. Le grignotage progressif de la façade m’a permis de saisir l’instant où s’estompe la limite entre le logement et son environnement qui fusionnent avant de disparaître.
Sur une barre de 11 étages d’habitation, j’ai vu et revu tous les appartements, par tous les temps, sous des lumières différentes.
Le cadrage frontal s’est imposé d’emblée comme une nécessité obsessionnelle pouvant transmettre cette sensation de dialogue entre extérieur et intérieur que je ressentais si fortement. L’humain n’est plus présent que dans les infimes traces restées sur les murs et le paysage prend le dessus, s’impose (comme au printemps avec des arbres qui rentrent presque littéralement à l’intérieur des pièces) avant de disparaître définitivement en même temps que le bâti.
Toutes ces pièces, pareilles et différentes à chaque fois, me permettaient de regarder et travailler sur ces variations qui paraissent parfois infimes.
J’y suis retournée une infinité de fois, par tous les temps. Je me déplaçais dans l’axe du lever et du coucher du soleil : les pièces subissaient l’influence du temps et des moments de la journée. 
Les lieux s’éclairent et s’assombrissent semblant s’assoupir et se réveiller au fil des heures, paraissent attirer le ciel à l’intérieur des pièces ; créent l’illusion de lieux secrets et le sentiment d’un vide « habité ». 

 
© Maria Letizia Piantoni - STANZE

© Maria Letizia Piantoni - STANZE

S’agit-t-il de mises en scènes et/ou de shootings « sur le vif » ?
J’ai eu la chance de pouvoir prendre mon temps dans ces lieux et j’y étais presque toujours seule pendant plusieurs heures. Nous nous rencontrions avec les ouvriers lors des temps de pose, pendant lesquels on discutait beaucoup, mais nous ne travaillions jamais au même étage.
Pendant les premières phases de la démolition, les changements sont graduels et on a tout le temps de regarder. Mais il y a trop d’informations partout qui dénaturent les lignes simples des lieux. 
C’est après la phase de désamiantage que les espaces deviennent réellement poétiques à mes yeux. Quand il ne reste presque plus rien et pourtant... 
Mais, dans cette phase de la démolition, tout va très vite. De l’extérieur le bâtiment est littéralement « dévoré » par grignotage. Des pièces se retrouvent ouvertes sur l’extérieur et elles disparaissent en quelques heures. 
Des couloirs éventrés, on est déjà dehors. 

 
© Maria Letizia Piantoni - STANZE
 
© Maria Letizia Piantoni - STANZE

Quelle est la place de la postproduction dans votre création artistique ? 
Pour cette série personnelle qui est née pendant le travail de commande (mon premier travail photographique depuis que j’ai arrêté la photographie ! J’ai arrêté la photographie pendant dix ans et c’est avec ce reportage et « Stanze » que je suis « retombée » dedans. Entre temps, le monde de la photographie avait beaucoup changé : j’ai du apprendre à connaître le numérique et ce n’était pas une mince affaire au début.)
Je devais réaliser le reportage en numérique et je n’ai pas eu l’autorisation de faire les images personnelles à la chambre (je n’ai peut être pas vraiment insisté). Du coup, c’est mon premier travail en numérique. Il s’agit de prises de vue sur pied. Avec à chaque fois deux expositions pour l’extérieur et l’intérieur, parfois trois. Sauf pour certaines images ou une seule se suffisait à elle-même.
Pour cette série, le travail de post production consiste donc à mettre ensemble, quand c’est nécessaire, ce sandwich extérieur/intérieur. 
Mais, je suis allée plus loin sur quatre images (d’une série de plus de 100) sur lesquelles je suis intervenue en collant une image de l’extérieur à la place de la fenêtre comme un écran de cinéma. La photo de la baignoire… les branches étant à l’envers ça saute aux yeux d’ailleurs.
Alors que le couloir éventré sur La Défense est juste tel qu’il était, après un orage et grâce à la compréhension des ouvriers qui avaient arrêté les machines pour me faire monter.

  
© Maria Letizia Piantoni - STANZE

Quelles réactions/émotions souhaitez-vous susciter par vos relevés topographiques ?
Sincèrement, je ne me suis pas posée la question au moment ou j’ai eu envie de réaliser tous ces clichés à l’identique. Ce n’est qu’après que j’ai commencé à y réfléchir. Sur le moment tout s’est fait de façon intuitive. Emotionnelle je dirais.
J’étais chargée à bloc entre l’effet de lumière sur ces volumes qui pouvaient créer une vrai envie de contemplation ; les histoires des habitants qui résonnaient dans mes oreilles ; les arbres morts du parc ; la fenêtre (j’avais déjà travaillé sur le thème de la fenêtre en 1994… je suis un peu obsessionnelle !) ; les questions sur la reconstruction ; sur le devenir des habitants... 

STANZE n’est pas la seule série à aborder des lieux souvent délaissés voire abandonnés.
Comment s’opère l’exploration émotionnelle de la mémoire via votre travail photographique ?
La photographie c’est travailler sur la « trace » et « sur le temps lui-même » : fixer ce qui disparaît. Pour moi, une photo garde toujours en même temps la trace d’une présence et celle de l’absence. En toile de fond il reste toujours une recherche sur les apparences, sur le point d’équilibre, sur le moment de déséquilibre. Très souvent dans ma démarche l’intuition se mélange à une construction mentale « d’ordre » ou de structure qui me permet de « me situer ». 

 © Maria Letizia Piantoni - Présences - Absences (1994)

On ressent dans votre travail l’importance des notions du dialogue et du partage. Avec les séries SKIN ou bien PASSAGES, vous assumez par ailleurs votre engagement personnel et artistique.
Pouvez-vous nous en dire plus sur ces séries …
La série que j’ai réalisée sur le cancer du sein, a débuté par l’appel d’une très jeune amie atteinte de cancer. Je ne suis pas allée chercher le sujet, il est arrivé par ce biais.
Très tôt l’Association SKIN nous a contactées et nous avons participé à cette aventure. 
Je suis très attachée à ce travail. En particulier, l’image que j’ai réutilisée de façon répétitive (encore et encore) pour la partie « dossier ». Un jour, j’avais proposé des temps de pose longs. La dernière image prise m’a rappelé non seulement les tableaux religieux de la renaissance italienne mais me paraissait s’imposer comme une icône. Le personnage flou qui est en position d’offrande est Elodie mais ce n’est plus vraiment elle…. Elle devient universelle.
J’ai scanné la totalité du dossier médical (plus vous êtes jeune plus votre dossier médical est important). J’ai ensuite rapporté les scans du dossier toujours sur la même image. 
J’ai réalisé aussi des enregistrements sonores.
Encore une fois, je suis face à la présence et à l’absence, à la mémoire du corps, au visible et à l’invisible. 

© Maria Letizia Piantoni - Passages (2012)

Selon vous, le médium photographique vous permet-t-il d’agir et d’être « acteur » au sein de notre société ?
Dans mon travail le thème de fond est l’être humain et ce qui le contient. C’est comme dire « tout ». 
Depuis quelques années, le questionnement personnel face à la responsabilité personnelle de chacun, me porte à rechercher des moyens qui me permettent, par l’art, par la photographie, de passer du moi au « nous » et qui incluent la société. Je crois vraiment que l’art est avant tout « un moyen d’agir ». 
On me dira bien sûr qu’il s’agit d’une utopie mais … l’être humain a besoin d’utopies et moi, j’en ai besoin. 
J’essaye actuellement de développer un travail de collaboration créative. Ce sont des moments de partage pendant lesquels on crée, dans la parenthèse d’un instant. La créativité comme interaction dans la vie ordinaire.
J’ai envie de travailler avec les gens et juste montrer qu’on peut s’autoriser à faire « un geste artistique ». On peut s’autoriser à « proposer ». En le faisant, on est dans le partage. On établit le lien d’une chose commune.

© Maria Letizia Piantoni - Mouvement 
© Maria Letizia Piantoni - Mouvement 

On vous compte un certain nombre de récompenses dont le prix Roger Thérond 2011 et le prix de la DAAC en projet avec des élèves.
Comment vivez-vous cette notoriété et la reconnaissance de votre travail ? 
Parler de notoriété et de reconnaissance est un peu excessif. En tout cas, le fait de recevoir une reconnaissance est très motivant.
 
Quels sont vos projets en cours ou à venir ? Que pouvons-nous vous souhaiter pour la suite ? 
Actuellement je termine une résidence de territoire de six mois pendant laquelle j’ai expérimenté une « boîte »,  sorte de studio mobile qui m’a permis de travailler avec beaucoup d’habitants et de réaliser des actions publiques.
Le projet de la boîte est un vieux projet que je désirais mettre en œuvre depuis au moins 15 ans. Mais la première boîte que j’ai pu réaliser est celle utilisé pour le projet « Passages » avec les jeunes de La Courneuve, grâce au soutien du professeur du collège et de la plasticienne de l’Atelier cinéma.
Après, j’ai fait des maquettes pour l’améliorer.
Ce cadre-espace qui ne change pas et qui peut toujours se transformer. Où tous les possibles sont à imaginer. On se détache un instant du réel et on se transforme en œuvre. L’idée du spectateur au centre de l’œuvre existe depuis des lustres et je pense que l’actualité de notre monde ne fait que la réactiver.
Le résultat devient l’œuvre de tous.
Que  ce  soit  une  boîte  à  photo  ou  un  cadre  en  aluminium  posé  aléatoirement dans la ville, le besoin d'interroger « l'image de soi » - la manière dont les gens se mettent en scène et se donnent à voir - est omniprésente. On retrouve donc dans  ce  sur-cadrage  la  géométrie  et  l'enfermement  d'une  ville,  un  lieu  clos  et neutre que chacun interprète de sa manière.
 
© Maria Letizia Piantoni - Geometrie con luce

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    • 2015-05-08 11:25:51
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